Ce siècle est le nôtre.
Même s’il se lève dans une lueur blême,
S’il tousse et crache des lambeaux de poumon,
S’il n’a plus de larmes dans son outre
Et titube déjà comme un ivrogne.
Ce siècle est le don de nos pères.
Héritage d’amour et de sang.
Combien d’usuriers ont pillé les bribes de son cœur ?
Est-il la concrétisation des espérances d’autrefois ?
Qu’espère-t-il lui-même à l’aube de ce nouveau jour ?
Ce siècle est un aveu.
L’homme est avide de richesse et d’orgasme
Qu’il soutire, sournois, détournant son regard,
Conscience éteinte, pour se libérer de la honte…
Qui peut le regarder en face sans trembler ?
La méchanceté comme constat d’irresponsabilité,
Qui contemple le désœuvrement de cet enfant dénué de rêves ?
Qui soutient encore le frêle ?
J’ai perdu tout espoir dans cette humanité.
Ce siècle est le nôtre.
Même s’il ne finira jamais,
S’il meurt dans un cri d’agonie, un vacarme,
Si le chaos nous a tous rendus insensibles
Et nous offre même de lui porter le coup de grâce.
Ce siècle est le don de nos mères.
Héritage de douceur et de larmes,
Combien de vies gâchées par le mensonge et la folie ?
Saura-t-il nous guider hors de nos utopies ?
Nous montrera-t-il enfin le chemin de la vérité ?
Ce siècle est un aveu.
Nul homme ne peut sauver son frère,
Aucun n’évitera la guerre, la maladie, la faim, la mort,
Qui peut le regarder en face et lui sourire ?
Le désespoir comme un guide pour aveugles,
Je refuse pourtant de le laisser bander mes yeux…
Celui qui n’accepte pas le joug qu’il veut partager avec tous
Sera libre et innocent au jour de son déclin
Et verra dans sa mort une autre renaissance !
Aux armes citoyens, c’est la révolution !
Massons-nous dans la rue en nombre et en chansons !
Marchons ! Marchons !
Qu’un peu d’air pur enflamme nos poumons !
(Aujourd’hui, je ne suis pas d’humeur, mon sofa prendra soin de mes courbatures et ma télé étouffera ma réflexion)
Contre nous du pouvoir d’achat !
Nos misérables fiches de paye élevées !
Nos ambitions de pauvre erre au fond de nos poches !
Entendez-vous dans les campagnes mourir tous les petits métiers ?
Demain, nous troquerons de main à main
Nos vivres achetés sur E.bay !
(De quoi nous plaignons-nous ? Nos supermarchés ne sont-ils pas remplis de toutes choses ? Même le prisonnier est nourri et logé !)
Aux armes citoyens, c’est la révolution !
Unissons nos ardeurs dans ce que nous croyons !
Autrefois, je travaillais.
Je pestais le matin contre le réveil, pensant que la journée serait bien longue en échange de quelques heures de sommeil. Mais dès le café noir englouti, je sentais monter en moi une énergie et
une joie incroyables. J’étais prêt à construire, créer, réfléchir… Le monde m’appartenait ! Je me sentais utile, sans orgueil, juste heureux de contribuer un temps soit peu à l’évolution de
cette société.
Le monde au travail est une belle chose. Chacun par son activité est au service de l’autre, dans la grande machine industrielle qui fournit des richesses pour tous. Pour demain. J’étais heureux
de retrouver mes collègues, même si je ne le montrais pas. Nous parlions de l’actualité récente, des émissions de la veille à la télé, du loto, des courses, et surtout, de foot. Le club régional
monopolisait une attention de chaque instant. A chaque victoire de l’équipe, nous nous retrouvions au troquet à siffler quelques demis, le sourire aux lèvres. Les soirs de défaite, je dormais
mal, et les lendemains au boulot étaient tristes.
Autrefois, je travaillais.
Ma femme me regardait avec tendresse. Je savais l’importance de ma place dans la famille. J’étais le père,
celui qui animait les discussions des repas du soir, celui qui demandait à mes fils de raconter leur journée au collège, celui qui réprimandait et distillait les félicitations. Celui qui
caressait les cheveux et celui qui grondait, qui montrait la ligne à suivre, les règles directrices de la maisonnée. Un guide, un exemple.
Je choisissais le programme du soir, écartais toute violence, initiais à la culture, au sens du devoir, au
respect, à la responsabilité, à la fraternité. Mes fils attendaient mes derniers mots pour prendre congés, sollicitaient mon avis, une permission que je leur accordais avec bonté, dans un plaisir
dissimulé.
Mon épouse, elle, savait me concocter de petits plats… Des aubergines, des pâtes ! J’ouvrais alors un Côtes du Rhône
et nous nous régalions. Elle écoutait avec attention mes craintes, mes besoins, mes envies, et s’abandonnait le soir à la mesure de mes désirs…
Autrefois, je travaillais.
J’avais des projets, des rêves, un peu d’ambition même. J’attendais de finir de rembourser la maison pour
envisager une extension, un garage, qui sait, une piscine. Pas vraiment pour moi, mais les enfants la réclamaient et je savais que ma femme en rêvait depuis longtemps.
Mes rêves à moi, c’était l’évasion. J’imaginais me promener dans les grandes plaines des Etats-Unis, comme
dans les westerns de mon enfance, chevaucher des pur-sangs et bivouaquer auprès d’un feu de bois, sous une lune énorme. Mais déjà la maison engloutissait toutes mes ressources.
A l’usine, j’espérais avoir une place de chef d’équipe, au mérite. Notre contremaître attendait sa retraite
d’ici deux ans tout au plus, et j’étais l’un des plus vieux dans la boîte, sans compter l’expérience. J’avais maintes fois prouvé au patron ma
disponibilité, mon dévouement à rester un peu plus le soir lorsqu’il y avait des commandes à finir. J’étais pourtant syndiqué, comme tout le monde, et je pensais que rien ne pouvait m’arriver,
que ma bonne étoile veillait sur moi et me garantissait des jours heureux, des week-ends tranquilles en famille.
Aujourd’hui, ce sont des souvenirs amers qui me hantent jour et nuit.
Autrefois, je travaillais.
Mais à présent, je comprends toute la valeur de la pensée de l’Ecclésiaste : « Pour l’homme il n’y
a rien de meilleur que de manger et de boire et de faire que son âme voit le bien à cause de son dur travail (…) car tout le reste est vanité et poursuite de vent. »
Le travail rend libre et fier, utile pour les siens et la société. Nos mains se calent à l’ouvrage et nos
yeux apprécient la valeur de nos efforts. Le soir venu, un doux contentement vient apaiser notre sommeil, comme la brise fraîchit l’aurore de juillet et berce nos espoirs de futur d’un voile de
bonheur. Oui, c’est certainement çà le bonheur : manger et boire à sa faim après une dure journée de labeur.
Mais j’ai perdu ce droit, ce privilège. Quelque chose m’échappe encore… Comment est-ce arrivé ? Je
constate âprement chaque jour l’étendue des dégâts que la perte de mon emploi a pu occasionner sur moi et mon entourage… Je n’ai plus goût à rien, même pas à chercher autre chose. Le temps défile
comme des lames de guillotine qui tombent bien après que la victime ait expiré. Je n’ai plus goût à rien. Je n’aime personne, me cloître au fond de mon salon, devant mon ordinateur et fais
semblant de sourire, jouant un jeu bizarre qui ne doit leurrer personne et me rapproche inexorablement de l’envie simple de m’effacer. Tourner la page. Mourir.
Car je suis ce vieux monsieur qui fait le point sur ce que fut sa vie, arrange sa maison, prend des
dispositions administratives et se laisse doucement partir, ordonnant à son cœur de cesser de secouer la carcasse dans le vide en s’endormant pour toujours. Pas un suicide, non, juste la fin,
propre et efficace.
Je m’évertue d’ailleurs à penser que personne ne regrettera mon absence. Ni ma femme, qui m’évite… Elle ne
doit plus me supporter ! Mais n’étant pas de celles qui changent de vie pour un prétexte futile ou une passion passagère, elle patiente à l’extérieur de ma vie… Ni mes fils qui ont leur vie
à réussir. Moi aussi, j’ai eu vingt ans. Quand je les regarde, je me souviens de mes pensées naïves à leur âge. Mais je ne donnerais rien pour revenir dans un passé qui me laisse un goût
amer.
J’ai la sensation d’avoir été trompé, floué par quelqu’un de plus grand, plus fort, qui s’est joué de moi, a
manipulé ma vie et se moque aujourd’hui de me voir me fracasser contre les murs de ma déchéance.
Des choses m’échappent. La confusion entoure mes nuits sans sommeil. Parfois, je pleure… Des larmes chaudes
brûlent mes yeux comme du soufre et je prie à voix basse que quelqu’un vienne me délivrer. « Il n’y a pas de malheur qui dure cent ans » m’avait dit une fois un ami. Alors je compte les
jours de mon agonie en regardant sur l’écran tourner le monde. Sans moi.
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